vendredi, 21 octobre 2016 21:34

Prix Nobel de littérature: déception et polémique en Afrique Spécial

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L'octroi surprise, le 13 octobre, du prix Nobel de littérature à Bob Dylan a fait polémique, y compris en Afrique. La raison ? Le principal intéressé n'est pas écrivain et encore moins africain, suscitant un débat de fond sur le continent et dans la diaspora.

litterature africaine

Une déception mêlée d'indignation pouvait se lire dans la presse africaine, au lendemain du Nobel décerné à l'auteur-compositeur américain Bob Dylan, 75 ans.

Bien d'autres étaient donnés comme favoris : le romancier japonais Haruki Murakami, le poète franco-syrien Adonis ou encore l'écrivain kényan Ngugi Wa Thiong'o, 78 ans, auteur de Pétales de sang (1977), roman critique sur le Kenya post-colonial. Ce grand auteur engagé a reçu le 12 octobre une haute distinction littéraire en Corée du Sud, le prix Pak Kyong-ni, moins connu et moins bien doté que le Nobel (90 000 dollars et 850 000 euros respectivement).

Bob Dylan, un musicien

Non sans humour, In Koli Jean Bofane, auteur de Congo INC. Le testament de Bismarck (Actes Sud, Paris, 2014), a réagi avec une photo de lui au piano, sur son compte Facebook, annonçant se préparer au prochain prix Nobel...

« Le talent de Bob Dylan n'est pas en cause, explique l'écrivain congolais, mais plutôt le fait que le Nobel ajoute de la confusion dans un monde déjà sans repères. Bob Dylan exerce un métier qui n'a pas les mêmes implications que la littérature. Plusieurs écrivains étaient nobélisables, et voilà qu'on sort un musicien du chapeau… Du coup, ce sont des disques fabriqués par une industrie et non de simples livres qui vont se vendre ».

En contrepoint, l’écrivain et dramaturge rwandais Dorcy Rugamba, co-auteur de la célèbre pièce Rwanda 94, avoue « ne pas comprendre » cette polémique. « Personnellement, je trouve réjouissant que le prix Nobel échoie à un parolier, car il n’y a pas de petite poésie », dit-il.

Nobélisables africains

De son côté, In Koli Jean Bofane fait partie de ceux, nombreux, qui auraient aimé voir un nouvel Africain primé, trente ans après le Nigérian Wole Soyinka en 1986, puis l'Egyptien Naguib Mahfouz en 1988 ainsi que les Sud-Africains Nadine Gordimer en 1991 et John Maxwell Coetzee en 2003.

Non pas par chauvinisme, mais parce qu'il estime que la production littéraire africaine brille par son « apport nouveau dans l'écriture et le traitement des sujets », comme l'Amérique latine en son temps. « Les Africains sont les seuls à parler du monde, affirme Jean Bofane. Nous sommes universels, ce qui est assez approprié pour un prix Nobel, alors que 90% de l'humanité, de l’Azerbaïdjan à Kinshasa, ne connaît pas Bob Dylan ».

Quid de Ngugi Wa Niong'o, encore moins connu ? « Son bouquin aurait pu voyager, rétorque l’écrivain. Le prix Nobel a été décerné en 2015 à Svetlana Alexievitch, une Russe que personne ne connaissait. C'était important, car le monde l'a alors découverte ».

Dans un post sur Facebook, l'historien et politologue camerounais Achille Mbembe a suggéré trois nobélisables, outre Ngugi Wa Thiong'o : le Somalien Nurrudin Farah, la Nigérianne Chimamanda Ngozi Adichie et le Congolais Alain Mabanckou. « Au-delà de ces quatre auteurs, il existe une pléthore de talents, parmi lesquels aucun n'apparaît pour l'instant sur le radar de Nobel », relève Achille Mbembe.

Validation par l’Occident

« Je suis curieux de savoir ce que lisent les membres du comité de sélection, poursuit l’auteur de Sortir de la grande nuit (La Découverte, Paris, 2010). Je ne doute pas de leur intégrité. On peut néanmoins se poser la question de savoir s'ils lisent au-delà de l'Euramérique. Sont-ils au courant des littératures-mondes ? Le prix Nobel court le risque de perdre de son universalité. Il ne s'agit pas de faire de la rotation, mais année après année, on est sur une trajectoire de banalisation et de repli ».

Pour l'auteur rwandais Dorcy Rugamba, la liste de noms suggérée par Achille Mbembe « illustre un phénomène auquel l'essayiste n'échappe pas lui-même, malheureusement ». Car la plupart des commentateurs africains « confondent la qualité d'une oeuvre littéraire avec sa notoriété en Occident, alors que les attentes des lecteurs africains sont différentes », estime l’auteur du récit à la fois historique et intimiste Marembo (2005) et de la pièce Bloody Niggers (2007). « Il n'y a aucune raison de penser que l'oeuvre de Chimamanda Ngozi Adichie soit plus importante que celle de Ken Saro-Wiwa, Amos Tutuola ou Ben Okri, en dehors du fait qu'elle est une star de la littérature occidentale, et non les trois autres. Il en va de même avec Alain Mabanckou, phénomène d'édition en France, mais que les Africains ne lisent pas forcément. »

En revanche, voir Ngugi Wa Thiong'o couronné par un Nobel serait « une révolution, car il est le premier grand écrivain à avoir quitté la langue du colon pour écrire dans sa langue maternelle, le kikuyu, faisant le choix des lecteurs de son pays ». Conclusion logique de Dorcy Rugamba : « Pourquoi les Africains eux-mêmes ne priment-ils pas Ngugi Wa Thiong'o, au lieu d'attendre que ce soit l'Occident qui le fasse ? »

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